Autour de ma démarche

Le bateau laborieux

Au début, Pontarelli faisait des sculptures de pieds, de mains et d'autres parties de corps humain, qu'il représentait le plus fidèlement possible. Dans son esprit il s'agissait d'étudier une mécanique en la démontant. Puis l'artiste construisit des armatures et confectionna des écrins. Une fois les boîtes terminées il essaya d'entrer dedans sans y parvenir. Il avait fait ça comme on met un vêtement ou que l'on élève une armature ou un étai pour soutenir une construction défaillante. Il dépassait exagérément par les ouvertures. Sur les photographies qu'il tirait de ses acrobaties, on ne savait pas très précisément si l'artiste était armé, vêtu de manière cocasse, le cul à l'air fouillant dans un coffre à jouet ou encombré d'une étrange prothèse. Toujours est-il qu'il ressemblait à une statue partiellement prise dans la gangue d'un moule en cours de confection.
Dans l'art il est indispensable de montrer la beauté du travail, et plus particulièrement dans l'art contemporain celle du travail en cours. Il s'agit dirait-on de valoriser l'étrange habileté du plasticien, fut-elle le résultat d'un geste insignifiant, d'une brêve action, voir même d'une simple absence de labeur. Cela rassure chacun sur la validité de l'art. Voilà ce que peut être montré et même parfois uniquement montré dans une oeuvre. Qu'elle soit le fruit d'une élaboration complexe ou de la simple appropriation d'une forme ou d'un objet quelconque par l'artiste. Cette beauté, qui ne date pas d'hier, n'est pas le produit d'un manque de conscience professionnelle. Michel Ange éprouvait un attachement particulier pour ses statues d'Esclaves en raison de la vigeur de l'exécution due à leur inachèvement.

On peut observer ce même intérêt pour l'oeuvre en mouvement, sur les photos de Brancusi posant dans le désordre organisé de son atelier. Avec son Elevage de poussière Duchamp ne désignait pas autre chose. Depuis on ne compte plus les oeuvres qui révèlent la trame de l'ouvrage. La conscience aiguë de l'existence ne peut être tolérée par l'organisme sans une certaine dose d'ironie. Alain Pontarelli montre avec une certaine jubilation toutes les étapes de son travail. A force de contorsion il parvient à entrer tout entier dans ses dernières sculptures. Mais il y rentre comme dans une cage trop petite. Une cage possédant la forme d'un bateau par exemple. L'artiste l'a construit pratiquement sans matière si l'on compte l'espace qu'il occupe. Formé par le trait en fer à béton de son dessin à trois dimensions, c'est un dessin de sculpture transparente. Si l'on peut dire.

Autant dire qu'une cage peut être prise pour modèle de sculpture au même titre qu'un cheval, qu'une femme ou que n'importe quelle chose pleine, réelle ou inventée dont on peut imiter l'apparence.
Dès lors l'artiste élabore une oeuvre à double visage dans le genre tragi-comique, située entre le jouet et l'instrument de torture, la performence et la sculpture, l'image et l'installation, le mouvement et l'immobilité, le plein et le vide, la vie et la mort, le rêve et la réalité. Ainsi, ce bateau "laborieux" comme il le nomme flotte aussi bien sur l'eau qu'un rêve de plomb qui est au sommeil comme le radeau de la méduse à la navigation.

Article posté le : 4/5/2014
Par Dominique Angel, artiste sculpteur, performeur, écrivain